Conférence/atelier sur les modes de gouvernement liés aux nouvelles technologies.


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[AVATARIUM #15] PROGRAMME & DETAILS

Conférence/atelier proposé par François Thoreau sur les modes de gouvernement liés aux nouvelles technologies. On abordera la question des nouveaux dispositifs de surveillance et de leurs conséquences sur les modalités de la résistance.

François Thoreau est chercheur à l’Université de Namur où il baigne dans un boui-boui disciplinaire ; il s’intéresse à la fois aux enjeux politiques des nouvelles technologies et à la pratique de l’enquête.

Cet atelier propose d’explorer la très simple hypothèse suivante : que les dispositifs de surveillance actuels opèrent des tissages. Et son corollaire : que ces tissages invitent à penser différemment les modalités de la résistance. L’idée de base serait de dire que les technologies de surveillance tendent à changer de matérialité, et ne résident plus tant dans le dispositif de "bout de chaîne" (la caméra) que dans tous les dispositifs qui précèdent ce dernier (le serveur, l’écran, le logiciel) et surtout qui agencent différentes technologies entre elles (les algorithmes). Tous ces éléments, dont aucun n’est ni plus ni moins matériels que les autres, forment entre eux un enchevêtrement. Tant et si bien que chacune des mailles prises dans ce tissage dispose de formes d’agentivité spécifiques et, pourrait-on dire, "augmentées" par les algorithmes qui font écosystème. Ce modèle fonctionnerait davantage par expansion et par immersion, plutôt que par délimitation. À partir de là, explorer les modalités de résistance devient une activité très rigolote, car ces systèmes sont lourds, coûteux à maintenir, et par définition très localisés. Alors que nous sommes rapides, hors-marché, et que nos localités peuvent très bien diverger des leurs.

Petite histoire du filet qui existait entre ses mailles

L’art ancien de délimiter des espaces s’opère désormais avec de nouveaux raffinements. Des extensions technologiques ouvrent la perspective de fructueuses combinaisons avec les pierres, le béton, les grillages, les barbelés ou les haies.
Ces nouvelles clôtures peuvent être composées de capteurs thermiques et acoustiques, de radars détecteurs de mouvement ou encore de caméras de surveillance. Connectées les unes aux autres, ces technologies devraient permettre un monitoring constant et automatisé de zones protégées. Ensemble, elles dessinent les contours d’une enceinte dite "virtuelle", capable d’appréhender l’intrusion d’un corps étranger ou, à l’inverse, l’évasion d’un corps indigène.

Que les murs semblent se décomposer ne devrait pas nous surprendre. Il s’agit là d’une simple prolongation de ce que Razac a bien perçu1 ; une sophistication croissante des moyens, eu égard aux effets politiques recherchés — de surveillance, de contrôle, d’oppression, ces objectifs étant atteints d’autant plus efficacement que la manière est sobre, voire carrément élégante. Less makes more. Il est loin, le temps des forteresses : l’enjeu actuel consiste à déborder la seule délimitation d’une ligne ou d’une frontière physique.

Rien, cependant, n’est plus matériel que le tracé de ces périmètres. Si la force physique de la ligne tend effectivement à s’estomper, c’est pour mieux recomposer ce qui s’apparente à un environnement ; les clôtures dites « virtuelles » sont d’abord constituées de matériels techniques (caméras, capteurs, radars) et logiciels, ainsi que de modalités d’organisation de ces composants entre eux, et de leurs flux d’informations respectifs.

Saisis d’un seul tenant, ces éléments forment un écosystème. Entre eux s’établit une sorte d’agencement qui maintient un ensemble complexe de relations, chacune de ces dernières rampant au long d’une infinie prolifération de variables (les conditions météorologiques, le moment du jour ou de la nuit, les types et formes d’objets, le comportement éventuellement menaçant de l’intrusion, la vitesse de mouvement, etc.). Les manières multiples, chaque fois spécifiques, de collecter, filtrer, classifier et distribuer les informations procèdent par l’utilisation d’algorithmes et de techniques de datamining, relevant à ce titre de formes politiques bien délimitées par Berns et Rouvroy2.

Plutôt que d’embrasser la totalité des facteurs de ces réalités à plusieurs dimensions, ce qui serait impossible, les algorithmes tracent par devers eux une diagonale. Leur codage même dépend d’un processus d’optimisation et d’une série d’épreuves comparatives rigoureuses et quantitatives — du benchmarking, littéralement.

Les clôtures virtuelles, dans cette configuration, invitent à reconsidérer le sens même de la "barrière". Il s’agit simplement d’adapter "ce que peut un dispositif" à la fluidité requise dans des espaces ouverts, mais néanmoins contraints. L’image de la clôture s’efface au profit de celle du filet : ce qui importe avec les virtual fence, c’est bien la détection d’un objet mouvant, vecteur d’une menace perçue, sa traque, et l’intégration, par boucles de rétroaction, des informations qui lui sont relatives. En temps réel.

Au cœur du dispositif des virtual fence réside donc la possibilité d’une réactivité intensifiée, en un mot comme en cent : de se donner les moyens d’éliminer l’intrus. C’est bien celui-ci qu’il faut identifier et dont il s’agit, toujours au moyen d’algorithmes, de cerner l’intention hostile. En d’autres termes, l’enjeu serait moins d’enfermer la population que d’assurer les conditions de sa possible prise en chasse. À ce moment, le modèle de la chasse à l’homme proposé par Chamayou correspondrait mieux aux virtual fence, sur le plan de la fonction à remplir tout au moins3. De tels dispositifs nous paraissent nécessiter de penser ensemble des formes de porosité, ou de perméabilité, avec le syndrome de l’alerte ; une société "aux abois". Nos mondes seraient alors à repenser sur le mode tout à la fois carcéral et cynégétique (relatif à la chasse).

Dans une telle hypothèse, le but ne serait plus uniquement, comme chez Razac, d’amincir toujours la ligne qui sépare un dehors d’un dedans, mais bien de multiplier les lignes de démarcation, leurs directions, leur texture-même, jusque dans chacun de leurs croisements. L’ensemble de ces lignes, en se faisant membrane (plus ou moins poreuse, là n’est pas l’affaire), déplace l’enjeu de la délimitation des espaces. Il s’agirait bien plutôt de quadriller extensivement ces mêmes espaces ou, mieux encore, de les effectuer en leur donnant comme une coloration : par exemple, la fabrique de l’espace-sécurité. C’est donc quelque chose comme une qualité de l’espace qui émane d’un agencement comme celui-là, quelque chose de diffus, de difficilement saisissable ; non plus une question d’ordres de largeurs, mais un problème de texture.

Tracer les lignes relève, dans la perspective des virtual fence, de l’installation d’une détection à géométries variables. Il se n’agit plus tant d’espaces linéaires, que l’on peut cartographier, cibler ou découper au sol, fut-ce depuis un satellite. Il s’agit d’instaurer des espaces complexes, qui restituent (ou instituent) un relief, une texture, des enchevêtrements qui relèvent d’une certaine épaisseur ou, mieux encore, d’une certaine profondeur.

Ces quelques lignes ne font qu’amorcer une enquête qui se poursuivra dans les prochains mois, et dont viennent d’être exposées quelques-unes des hypothèses spéculatives. Nous n’avons rien dit du guidage des troupeaux de bovins, où des déclinaisons particulièrement rigolotes que projettent les virtual fence en milieu carcéral. Mais si nous devions reprendre l’image du filet, on s’aperçoit maintenant qu’elle ne dit rien, ou pas grand chose, des modes d’enchevêtrement de ses mailles, ni de la qualité des différents fils qui opèrent le tissage. Si ce qui émerge correspond bien à l’image du filet, cela en serait plutôt un que son réseau dessine en creux, qui existe par ses béances, entre ses mailles.

Depuis un non-lieu, Rotor et Hommegros


 
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