LA PASSE IMAGINAIRE


|

LA PASSE IMAGINAIRE
THÉÂTRE
Cie Trucs Durée : 40’

Morceaux choisis tirés de "Carnet de bal d’une courtisane" de Grisélidis Réal, recueil de lettres intimes écrites par Grisélidis Réal à l’attention de Jean-Luc Hennig, journaliste, éditeur et surtout ami de Grisélidis. Elle dévoile, sans fard ni détour, son quotidien de femme, de femme prostituée et de militante, ses luttes et ses combats pour mener la "Révolution des Putes". Cette femme était portée par une force et une énergie incroyables, souvent en colère mais toujours espiègle et ironique, elle a mené sa vie comme elle l’entendait avec pour unique crédo "en jouir" !

Ce spectacle est une création portée par trois comédiennes :
Natali BODIN, Véronique COIRRE et Lydia MORJANE.
Elles ont été accompagnées d’Emilien URBACH, de la compagnie Sîn, dans une aide à la mise en scène.

Genève, le 16 janvier 2005
La vie, c’est-à-dire son bord ultime, m’a rattrapée, en un dernier défi , peut-être pour avoir trop vécu. Le cancer, depuis trois ans, me retient dans ses griffes, auxquelles j’échappe encore au prix de grandes souffrances, et d’une lutte acharnée. Face aux misères du monde, ce n’est rien. Face aux grands plaisirs de la vie auxquels j’ai tant goûté sans aucune restriction, c’est dur. Je n’ai plus jamais fait de clients depuis décembre 1995. Le dernier, un petit ouvrier espagnol, un habitué de longue date, je l’avais surnommé secrètement "Allumette", on devine pourquoi. Il fallait s’écraser et lever les jambes à l’équerre jusqu’au plafond pour le sentir entrer, et puis éjaculer, en restant bien attentive pour ne pas le rater. Il donnait à l’époque, comme tout le populaire travailleur immigré, cinquante francs suisses.
Ce n’était pas pénible, seulement émouvant, et il repartait tout content, avec un sourire humble et reconnaissant en marchant un peu de côté, comme tant d’autres après avoir joui, pour aller se réconforter au bistrot.

J’avais soixante-six ans lorsque j’ai arrêté. J’en ai aujourd’hui soixante-quinze. J’ai trente ans de prostitution derrière moi, en comptant les arrêts et les reprises. La prostitution est un Art, un Humanisme et une Science. Je l’ai dit et répété et le dirai et l’écrirai encore jusqu’à mon dernier souffle.
Aujourd’hui, avec le recul, je pense à ces trente ans de métier, celui de Prostituée, dite dans le beau langage "Courtisane" ou "Péripatéticienne", avec infiniment de nostalgie et de reconnaissance. Mes enfants et moi avons pu manger à notre faim. Nous sommes là pour soulager les souffrances de l’humanité. Tous ces hommes que j’ai connus, je les ai aimés. Ils me manquent. Seules la violence et la cruauté qui contraignent des êtres, adultes et enfants, à se prostituer sans liberté ni volonté sont à proscrire ; et nous condamnons cette injustice de toutes nos forces, toujours, en tout lieu, en tout temps ; car nous n’appartenons et n’appartiendrons jamais aux esclaves, ni aux tortionnaires, ni aux lois qui nous sont contraires, ni aux abus de la morale. Nous sommes et nous resterons libres. Libres de notre corps, libres de notre esprit, libres de notre argent gagné à la sueur de nos culs et de nos cerveaux. Libres comme des oiseaux migrateurs habillés de couleurs somptueuses, survolant de très loin la misérable boue ou l’on voudrait nous enterrer.
Grisélidis Réal
"Carnet de bal d’une courtisane"
Grisélidis Réal est décédée le 31 mai 2005

Grisélidis Réal

Née à Lausanne en 1929, dans une famille d’enseignants, elle rejoint son père à l’âge de six ans à Alexandrie, puis à Athènes, où son père meurt alors qu’elle n’a que 9 ans. Revenue à Lausanne avec sa mère, Grisélidis en reçoit une éducation très rigide contre laquelle elle se révolte. Elle entreprend des études aux Arts Décoratifs à Zurich et est diplômée en 1949.
Mariée à 20 ans, elle a un premier fils en 1952, puis se sépare de son mari, et a une fille en 1955 avec un autre homme. Elle a un second fils en 1956 dans une tentative de recoller son mariage qui finira néanmoins par un divorce. Elle aura un quatrième enfant en 1959, encore un fils. Ensuite elle part avec sa fille, son deuxième fils et un nouveau compagnon, pour l’Allemagne. Elle se retrouve sans argent, sans papiers et sans le droit de travailler, si bien qu’en 1961 elle décide de se prostituer dans un bordel clandestin de Munich pour nourrir ses trois enfants.
Elle est emprisonnée pour avoir vendu de la marijuana à des soldats américains, puis rapatriée en Suisse où elle continue de se prostituer quelque temps. Elle a commencé à écrire en prison, et à peindre. Elle tente de quitter la prostitution pour se consacrer à la création artistique.
Son premier livre, Le Noir est une couleur (Balland, 1974), est un ouvrage autobiographique.

Au cours des années 1970, Grisélidis Réal devient une activiste, une des meneuses de la "Révolution des prostituées" à Paris : 500 femmes prostituées occupent la Chapelle Saint-Bernard, à Paris, en juin 1975 et réclament la reconnaissance de leurs droits. Rejetant l’argument selon lequel une femme ne se prostitue que si elle y est obligée par le souteneur, elle déclare que la prostitution peut aussi être un choix, une décision. Elle tient à ce que sur ses documents officiels figurent non seulement écrivain mais aussi "péripatéticienne" qu’elle considère comme une deuxième profession. Elle apparait, filmée chez elle en 1975 ou 1976, à la fin du documentaire Prostitution de Jean-François Davy.

Grisélidis amène sa "Révolution" à Genève en 1977 et reprend la prostitution, activité abandonnée sept ans auparavant. Elle est une des fondatrices en 1982 de l’association de défense des prostitués Aspasie. Elle a étendu son combat en participant à des conférences internationales, en venant parler de ce qu’elle considère comme son métier dans des universités, en donnant de nombreuses interviews et en animant des réunions publiques. Dans son petit appartement des Pâquis, elle crée un centre international de documentation sur la prostitution.

Parallèlement à ce combat politique, Grisélidis Réal a toujours revendiqué un rôle social de la prostitution qu’elle considère comme une activité qui soulage les misères humaines et qui a sa grandeur. En 1977 elle écrit que "...la prostitution est un acte révolutionnaire". Elle a développé une vision positive de ce qu’elle a appelé en janvier 2005 (dans la préface de Carnet de bal d’une courtisane), "un Art, un Humanisme et une Science". Mais elle reconnaissait également le côté sordide de son travail dont elle parlait avec des termes crus.

Grisélidis Réal arrête de se prostituer en 1995, à l’âge de 66 ans après trente ans d’activité, quatre enfants et onze avortements. Trois ans plus tôt, en 1992, elle publie La Passe imaginaire, compilation de lettres envoyées à son ami Jean-Luc Hennig entre l’été 1980 et l’hiver 1991. Un second volume Les Sphinx rassemble les lettres qu’elle lui a écrites à partir de juin 2002, la dernière étant datée du 26 mai 2005. Elle décède d’un cancer le 31 mai 2005.
En mettant de l’ordre dans ses affaires, ses enfants découvrent des manuscrits dont l’un est publié en octobre 2008 : Suis-je encore vivante ? Journal de prison ; il s’agit en fait de sa première oeuvre, écrite lors de sa détention en Allemagne.

Le 9 mars 2009, elle est enterrée au cimetière des Rois à Genève, malgré la polémique soulevée par ce transfert.

Oeuvre
- Le Noir est une couleur, Paris, Éditions Balland, 1974 ; Lausanne, Éditions d’en bas, 1989 ; Paris, Éditions Verticales, 2005.
- La Passe imaginaire, Vevey, Éditions de l’Aire/Manya, 1992 ; Paris, Verticales, 2006.
- À feu et à sang, recueil de poèmes écrits entre mai 2002 et août 2003, Genève, Éditions Le Chariot 2003
- Carnet de bal d’une courtisane, in "Le Fou parle" 11 (décembre1979) ; Paris, Verticales, 2005.
- Les Sphinx, Paris, Verticales, 2006.
- Le carnet de Griselidis, paroles de Grisélidis Réal et Pierre Philippe, musique de Thierry Matioszek et Alain Bashung, chanson interprétée par Jean Guidoni sur l’album "Putains", 1985.
- Suis-je encore vivante ? Journal de prison, Paris, Verticales/phase deux, octobre 2008.


 
SPIP | | Plan du site | RSS 2.0